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Allocution du Président de la République italienne, M. Sergio Mattarella, à l'ouverture de la conférence « The State of the Union 2018, solidarité en Europe »
(Institut universitaire européen, Badia Fiesolana, 10 mai 2018)
Monsieur le Président d'Irlande,
Monsieur le Président de l'Institut universitaire européen,
Messieurs et Mesdames les représentants des autorités,
Mesdames et Messieurs,
Parler de l'union de l'Europe aujourd'hui est en soi un défi.
Dans un monde perturbé, autant la fonction d'équilibre exercée par un groupe de vingt-sept pays semblerait nécessaire, autant le fossé est large entre l'être et le devoir être d'une vaste communauté qui trouve sa dimension dans un espace déjà partagé. Jamais, donc, comme aujourd'hui il apparaît urgent d'« unir ».
Pourtant, une grande partie de l'opinion publique du continent apparaît traversée par des sentiments de désillusion, oublieuse du sens et des résultats d'un chemin précieux et positif orienté vers un but ayant animé les esprits des jeunes qui se sont formés au 20ème siècle. Cette non prise de conscience se situe hors de la vision de l'histoire.
Je remercie le Président Dehousse de l'invitation qui m'est faite de participer à la huitième conférence sur l'état de l'Union.
C'est une occasion qui est devenue importante grâce aux efforts déployés par l'Institut universitaire européen, par ses chercheurs et ses hauts dirigeants, et qui permet d'ouvrir, chaque année, un débat public, sérieux et fondé, avec des invités d'exception.
L'Italie s'enorgueillit de ce que Florence soit la ville qui héberge l'Institut universitaire européen. Depuis plus de quarante ans, celui-ci contribue à l'approfondissement de la dimension académique et culturelle du processus d'intégration européenne, avec un regard qui n'est pas seulement tourné vers le passé ; l'Institut est, en effet, le siège de la première école européenne de gouvernance transnationale, dont la tâche est de former dans des domaines thématiques que seules des actions multilatérales coordonnées permettent d'aborder.
Le rendez-vous d'aujourd'hui s'inscrit dans le cadre des manifestations organisées pour célébrer l'« anniversaire de l'Europe », autrement dit l'anniversaire de la déclaration Schuman qui est à l'origine du processus fécond d'intégration continentale que nous contribuons à célébrer ici, aujourd'hui.
Cette racine demeure vive et forte, et l'actualité du discours prononcé, le 9 mai 1950, par le grand homme d'Etat français est évidente dès les premiers mots : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. »
Une mise en garde courageuse lancée par quelqu'un qui avait appréhendé l'ampleur des risques auxquels l'Europe était confrontée et qui, en même temps, avait réfléchi aux moyens pour les surmonter : solidarité et vision historique.
« L'Europe ne se fera pas d'un coup, écrivait-il, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait. »
La force de ces mots a traversé l'histoire des soixante-dix dernières années pour arriver jusqu'à nous. Pour nous dire que, dans l'acte de naissance de l'Union, cette consigne occupait déjà une place centrale.
Une solidarité non abstraite, confiée aux mots arides d'un traité, mais « substance active » de l'ensemble du processus courageusement entrepris.
Si c'est grâce à la solidarité que notre union a pu être lancée, il n'est pas dépourvu de sens d'en revenir à ce lien - presque primordial - pour faire face aux problèmes actuels.
Et ce à fortiori dans un contexte où des crises intérieures et internationales, des instabilités diffuses et des vents de guerre secouent l'édifice européen, rendant hésitant chaque nouveau pas vers une plus grande intégration.
La solidarité laborieuse des débuts semble, en effet, s'être transformée dans une indifférence stagnante, une défiance qui s'est diffusée, de manière pénétrante, à tous les niveaux, en amenant les opinions publiques, les gouvernements, les institutions communes à se méfier de plus en plus l'un de l'autre.
Nous ne pouvons pas ignorer cet état de fait, ni passer sous silence la conviction diffuse, parmi les citoyens européens, que le projet commun a perdu sa capacité de satisfaire réellement les attentes croissantes de larges couches de la population et qu'il n'arrive plus à assurer, de manière adéquate, aux individus et aux communautés la protection, la sécurité, le travail, la croissance.
Avec une contradiction singulière, qui voit grandir, simultanément, les attentes des citoyens et le scepticisme sur la capacité de l'Europe d'y répondre.
De nombreux citoyens européens ont cessé de penser que l'Europe peut résoudre - dans l'immédiat ou en perspective - leurs problèmes. Ils voient de moins en moins dans les institutions de Bruxelles un interlocuteur avantageux et se réfugient dans un horizon purement domestique, nourri d'une illusion : penser que les phénomènes mondiaux qui frappent davantage peuvent être affrontés au niveau national.
Une situation paradoxale, sachant que plus de trois générations successives n'ont pas connu, grâce à l'intégration, le drame de la guerre qui a effleuré et effleure les frontières de l'Union. Il suffit de penser aux Balkans d'il y a quelques années, à la crise ukrainienne, aux conflits dans la région de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
Tout le monde sait qu'aucun des grands défis auxquels notre continent est confronté aujourd'hui ne peut être affronté individuellement par un des pays membres de l'Union, quelle que soit sa taille.
C'est le cas des tensions à nos frontières septentrionales et méridionales ou de l'instabilité produite par des mesures soudaines et inattendues qui risquent de déchaîner des guerres commerciales négatives pour tous. Et aussi des défis liés à l'énergie, au changement climatique, à la révolution numérique, aux inégalités économiques, à la lutte contre le terrorisme et aux phénomènes de criminalité organisée, de plus en plus sournois et insidieux, au phénomène migratoire qui marque notre époque.
La sécurité et le progrès de toute société se basent sur le principe de la mutualité entre ses membres. C'est le sens même de la solidarité : savoir, lorsque nos propres forces ne suffisent plus, de pouvoir compter sur l'aide du voisin.
Eh bien, des millions de personnes fuient leurs lieux d'origine ; nous sommes mis en péril par une criminalité dont les profits dépassent le PIB de nombreux états et par une menace terroriste qui se propage avec la rapidité d'un éclair à partir de la Toile, indépendamment de toute frontière.
Face à tous ces défis, envisager de s'en sortir tout seul est une pure illusion ou, pire, une duperie consciente des opinions publiques.
L'inutilité des politiques individuelles de chacun des pays européens, hors du cadre de référence continental, serait d'emblée évidente.
Pour affirmer la souveraineté réelle sur le terrain des droits et des libertés des citoyens et sur celui du cadre de sécurité dans lequel organiser sa propre vie.
Pour gouverner de manière appropriée la « frontière européenne », avec efficacité et humanité.
Pour assurer notre souveraineté alimentaire et celle dans le domaine de la numérisation et de la gestion des mégadonnées.
Il n'y a qu'une réponse à toutes ces épreuves difficiles : Union européenne.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Les pères fondateurs - De Gasperi, Schuman, Adenauer, Monnet, Spaak ainsi que d'autres - furent unis par la solidarité liée à une mission commune : refonder leurs communautés bouleversées par les horreurs de la guerre nazi-fasciste.
Une mission qui n'avait pas besoin de grandes explications. L'Europe devait retrouver son chemin après la période sombre des dictatures.
Deux guerres dévastatrices et des millions de morts avaient clairement indiqué à l'ensemble des citoyens l'exigence de fonder la défense de la paix et de la liberté individuelle et collective sur le choix de mettre en commun l'avenir des Européens, avec un niveau de garantie supérieur à celui que chaque pays pouvait assurer individuellement.
Une double garantie construite dans les faits au cours des dernières décennies, jusqu'à la citoyenneté européenne et au traité de Lisbonne.
Aucun malentendu n'était possible, en 1948, face à un monde bouleversé par la guerre, où la logique des blocs s'imposait déjà.
La défense des conquêtes qui représentaient, et représentent encore, le plus grand patrimoine de notre histoire - la liberté, l'Etat de droit, le respect des droits des individus et de la collectivité, le modèle économique « européen » basé sur la liberté d'entreprise et sur une large protection des travailleurs - exigeait avec force le démarrage d'un parcours d'intégration progressive entre les pays de notre continent.
Sur les frontières, sur les traditions nationales prévalaient les valeurs unifiantes qui avaient conduit, avec solidarité, les peuples à lutter ensemble pour affirmer leur refus d'être de simples sujets ou des mécanismes aveugles d'appareils de guerre et confirmer d'être, par contre, des individus conscients avec une dignité humaine intégrale, qu'aucun Etat n'aurait jamais plus pu violer impunément. C'est là la solidarité authentique qui s'est construite entre les gens.
Une solidarité qui voulait tourner définitivement le dos à la mathématique des torts et des raisons de deux guerres mondiales destructrices.
Cette vision, dont les citoyens ont été partie prenante, nous a menés loin.
Nous sommes arrivés aujourd'hui à un point crucial du parcours d'intégration, où les droits de citoyenneté qui s'exprimaient jusqu'ici dans les souverainetés individuelles des Etats sont de plus en plus transférés dans la souveraineté collective de l'Union, se fondant ainsi dans un unicum irréversible.
Nous avons une monnaie qui représente un point de repère concret sur le plan international, un rôle qu'aucune autre monnaie nationale ne pourrait exercer.
Nous avons enfin recommencé à travailler concrètement sur des instruments de défense et de politique étrangère communs et conformes aux exigences de nos pays, dans une phase où nous assistons à un affaiblissement manifeste de l'engagement de notre grand allié d'outre-Atlantique et à un déchaînement de l'offensive terroriste.
Nous poursuivons une politique d'indépendance et de qualité dans le domaine de l'énergie, qui rendra l'Europe moins dépendante des fournisseurs.
Nous voulons établir des règles environnementales au plus haut niveau des normes internationales afin de protéger la santé des citoyens et l'avenir de la planète.
Tout ceci irait se greffer sur une intégration des marchés des biens, des services et des capitaux qui a rendu nos peuples plus prospères.
Bien que nous jouissions d'une plus grande sécurité, d'une plus grande liberté, d'une plus grande richesse que dans l'après-guerre, nous risquons d'apparaître aujourd'hui sans détermination face aux défis auxquels nous sommes confrontés. Le chemin étant devenu ardu, quelqu'un cède à la tentation de chercher dans des formules du 19ème siècle la solution aux problèmes des années 2000.
Il ne resterait qu'un court bout de chemin à parcourir pour que toute la construction européenne soit à l'abri de ces menaces, mais - disons-le - il suffirait d'un temps encore plus court pour en saper les fondations.
Qu'avons-nous négligé ? Pourquoi l'élan semble-t-il s'être épuisé ? Pourquoi l'idée même de solidarité est-elle si facilement rejetée dans les faits, souvent par ceux qui sont les premiers à bénéficier et à avoir bénéficié de la solidarité des autres ?
Peut-être ne nous rendons-nous pas suffisamment compte que les « autres », les « non-européens », contrairement à certains d'entre nous, nous voient et nous perçoivent de plus en plus comme Europe et non pas comme des entités individuelles distinctes. Peut-être sommes-nous en train d'oublier que l'Europe et sa civilisation, dans toute leur richesse, ne peuvent être réduites à la dimension d'un seul pays ou d'un groupe de pays. Nous pourrions appliquer à l'Union la définition de l'historien français Ernest Renan qui s'interrogeait sur ce qu'est une nation. Il répondait : « Une nation est une âme, un principe spirituel...une grande solidarité...un héritage...un plébiscite de tous les jours. »
Ce plébiscite européen, nous n'avons pas l'intention de le perdre !
Ce qui, donc, a fait défaut, c'est une capacité d'autoconscience, en dépit du travail précieux accompli.
Peut-être, au fil des années, avons-nous considéré comme acquis - en faisant preuve d'une superficialité coupable - que les nouvelles générations, les nouvelles classes dirigeantes, pouvaient continuer à percevoir avec la même force - alors que le souvenir des terribles deuils du passé s'estompait dans la mémoire collective - la qualité du « modèle européen » et du rôle central qu'y revêt la solidarité.
Peut-être n'avons-nous pas suffisamment compris que tout ce que nous avons construit, les progrès que nous avons obtenus avec peine et patience durant ces années ne s'inscrivent dans un cadre logique et cohérent que s'ils sont intégrés dans notre modèle de société commun.
Une société basée sur la garantie mutuelle d'une zone où s'affirme l'Etat de droit et où tous les citoyens sont égaux devant la loi. Une société apaisée, libre, ouverte et respectueuse, qui veut agir dans un système de relations internationales fondé sur le dialogue avec tous les principaux acteurs internationaux.
C'est là - sans exclure aucune de ses composantes - le modèle de démocratie libérale auquel nous avons invité à participer les pays que la division en blocs avait longtemps exclus de la dialectique d'intégration. C'est là le modèle de société que nous proposons lorsque nous parlons d'élargissement et de voisinage et dont nous espérons qu'il puisse s'enraciner de plus en plus, même au-delà de notre continent.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Il est évident que l'Europe doit savoir maîtriser les problèmes d'aujourd'hui avec la force de ses racines et les idéaux de son histoire.
C'est une responsabilité centrale pour les dirigeants politiques de tous les pays européens. Trop souvent - et pendant trop longtemps - l'Europe, dans un discours superficiel et commun à l'ensemble des pays membres, a été représentée comme une entité bureaucratique, complexe et difficilement compréhensible, à laquelle attribuer la responsabilité de mesures impopulaires et de l'éloignement des communautés locales de leurs traditions et coutumes, au nom de l'intégration.
En réalité, les choix, quand bien même discutables - et il y en a eu - ont toujours été le fruit d'une confrontation démocratique entre les gouvernements au sein du Conseil européen, avec le concours du Parlement européen.
Certes, l'introduction de certaines mesures et l'engagement de certaines politiques auraient pu et dû prendre davantage en compte les problèmes spécifiques et les sensibilités nationales, et viser davantage des objectifs de cohésion sociale au-delà des objectifs d'assainissement des comptes publics.
Il est toutefois de la responsabilité première des classes dirigeantes nationales de savoir illustrer que l'intégration d'un secteur répond au principe même de solidarité, à une approche de plus grande envergure, à un « dessein fort » dans lequel la paix, le bien-être et la prospérité naissent de l'abandon d'avantages sectoriels individuels pour partager des avantages plus importants, pour s'engager sur un chemin vertueux commun, où tous sont protagonistes.
C'est une action qui ne peut plus être différée : les institutions européennes et les Etats membres devraient consacrer davantage d'efforts à une action d'éducation diffuse et durable sur les « raisons profondes » de l'Europe.
Une action qui partirait de l'école, de la formation dès les classes primaires, pour se poursuivre tout au long du programme scolaire jusqu'à l'université, où l'Erasmus - et les autres programmes de mobilité des jeunes - jouent déjà un rôle majeur.
La possibilité d'en renforcer le potentiel, en leur adjoignant de véritables universités européennes, devrait être approfondie dans les plus brefs délais.
C'est de là qu'il faut partir pour redécouvrir l'Europe en tant que « grand dessein », en échappant à l'hégémonie de particularismes sans avenir et d'un discours souverainiste prêt à proposer des solutions aussi séduisantes qu'irréalisables, sachant de pouvoir attribuer leur impraticabilité à l'Union.
La redécouverte du « grand dessein » ne peut, toutefois, être uniquement une « réponse » de brève durée à ces visions myopes.
Elle doit, en premier lieu, nous permettre de relancer l'énergie vitale de la construction européenne, le consensus profond, la solidarité entre les peuples, les pays et les institutions, nous permettant ainsi de donner un nouvel élan au processus d'intégration pour produire de nouveaux avantages collectifs durables, suivant les lignes tracées il y a un peu plus d'un an dans la déclaration de Rome.
C'est de ce texte, souscrit par tous au sein de l'Union, qu'il faut repartir. Sans une plus grande intégration, il n'y aura pas d'avantages nationaux, sinon une insignifiance accrue de chaque pays face à un reste du monde qui se développe à un rythme effréné et dans lequel des acteurs, autrefois marginaux, gagnent des positions majeures.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Je crois qu'il y a lieu de mentionner une autre circonstance qui a contribué à ternir l'image de l'Europe aux yeux de l'opinion publique.
L'accent inconditionnel mis dans les dernières années - à partir de Maastricht - sur les aspects uniquement économiques de l'intégration, bien qu'entièrement conformes au parcours de développement et porteurs de résultats importants, a probablement contribué à renforcer un « discours » négatif.
Le discours d'une Europe lointaine, décrite de manière presque caricaturale comme l'Europe des banques et des banquiers, engagée dans une construction étrangère à la sensibilité et aux exigences du demos européen, dans laquelle - entre autres - les mesures de rigueur, aussi correctes et nécessaires fussent-elles, n'ont pas été contrebalancées par des mesures aptes à faire percevoir l'efficacité de son activité dans de nombreux autres domaines.
Le Manifeste de Ventotene - point de repère culturel à ne pas oublier - continue de nous rappeler que l'économie doit faire partie d'une vision politique du parcours d'intégration. La réglementation des marchés, les normes sur la monnaie, les règles de la concurrence ne peuvent être conçues, en effet, qu'en fonction de la liberté et de la croissance, de la réalisation d'un objectif politique général, à savoir l'amélioration du bien-être de la société dans son ensemble, et non pas comme une fin en soi.
Les grandes avancées dans le domaine de l'économie, de la monnaie et de la finance, précieuses et importantes, doivent aller de pair, de manière cohérente, avec le développement d'un pilier social, pour que l'opinion publique européenne voie clairement qu'elles sont instrumentales au « grand dessein ».
L'apport fourni par des institutions importantes de l'Union, telles que la Banque centrale européenne avec sa sage politique d'accompagnement de la reprise économique, doit être souligné.
Bien que, à la différence des banques centrales nationales, son mandat ait comme seul objectif une gestion attentive de la stabilité monétaire, il serait arbitraire de ne pas reconnaître ce rôle important.
La gestion de la monnaie commune n'est-elle pas, en effet, l'expression d'une forte solidarité entre les pays de la zone euro, un exemple concret pour tous les autres ?
Et cette solidarité par cercles concentriques qui ne laisse jamais personne à la traîne mais qui, au contraire, garde la porte ouverte, en respectant à la fois l'ambition de ceux qui veulent avancer et le rythme de ceux qui ne se considèrent pas encore prêts à des choix plus contraignants.
C'est la mutualisation qui, en partant des principes de la libre circulation des personnes, des biens et des services, est passée par la monnaie et englobe aujourd'hui les principes de l'Etat de droit et la gestion de la justice, la défense et la politique étrangère, et qui doit s'étendre de plus en plus à la culture et à la formation. C'est la solidarité qui, à travers l'expérience des fonds de développement et de cohésion européens, a conduit à une prise en charge commune du problème des inégalités et des zones territoriales défavorisées pour en combattre les effets.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
La complexe architecture européenne requiert un entretien constant et attentif pour la préservation d'institutions solides, imprégnées de l'esprit de solidarité qui animait les pères fondateurs et conscientes des épreuves auxquelles nous sommes confrontés.
L'évolution impétueuse des événements, à l'intérieur des pays et dans les relations internationales, est en effet jalonnée de défis : la capacité d'y répondre décidera de notre avenir.
Nous voyons des crises s'approcher de plus en plus de nos frontières : comment éviter que nos sociétés, notre liberté, notre bien-être ne soient mis en danger sans que l'Union soit en mesure d'exprimer des positions unitaires, à la hauteur des principes qui fondent son existence et du poids politique de son économie ?
Il nous faut étendre la zone de stabilité et de partage des principes qui sont les nôtres, alors que souvent nous avançons d'un pas hésitant vers un élargissement aux Balkans occidentaux. Pourtant les perspectives européennes semblent être les seules en mesure d'éviter aussi bien de dangereux retours vers le passé que la création de sphères d'influence extérieures, source d'instabilité pour l'ensemble de l'Union car elles sont basées sur des systèmes de valeurs radicalement différents des nôtres.
La solidarité sur le plan de la sécurité, l'intégration militaire ne sauraient être dissociées d'objectifs de solidarité civile et politique.
J'espère également que, sur cette question, tant à Bruxelles que dans les pays de la zone, on puisse aboutir à et prendre des décisions courageuses et clairvoyantes.
A l'intérieur de l'Union, des dossiers centraux attendent désormais depuis longtemps d'être abordés avec détermination, en tout premier lieu la réforme du système de Dublin et l'Union bancaire.
Il s'agit de questions clés pour notre avenir ; mais elles ne trouveront pas de solution satisfaisante - et resteront ainsi bloquées - si elles ne sont pas résolues dans un cadre de solidarité renouvelée, dans lequel la recomposition de la souveraineté au niveau européen serait perçue comme une nécessité évidente, comme faisant partie d'un dessein général qui assurera à la fin, et pour tous, de plus grands bénéfices globaux.
Sur chacun des dossiers de l'Union, c'est la logique « gagnant-gagnant » qui doit prévaloir sur celle des vainqueurs et des vaincus : cette dernière ne saurait faire partie du patrimoine idéal de l'Union.
Enfin, nous nous trouverons confrontés à la question du budget commun : une question qui nous amènera à toucher du doigt, à mesurer presque, le degré d'ambition de l'Union qui s'étendra dans les sept prochaines années.
Nous espérons vivement que le budget commun pourra s'accroître, en dépit du Brexit, grâce aussi à des ressources propres supplémentaires.
Il nous faut identifier et mettre au cœur des politiques les « biens publics européens », qui doivent être sauvegardés et développés : la sécurité intérieure et extérieure, la défense, l'environnement, une convergence économique entre les pays membres qui renforce l'emploi en développant, de manière concrète, le « pilier social » robuste identifié au sommet de Göteborg.
La solidarité se construit grâce aux interconnexions et à l'interdépendance : réseaux d'infrastructures et de transports ; réseaux énergétiques et de télécommunication ; réseaux d'enseignement, universitaires et de recherche ; réseaux et programmes d'innovation technologique (pensons à Galileo).
L'Italie s'est efforcée d'exprimer des positions équilibrées sur ces questions, dans le cadre d'un renforcement des liens de solidarité entre les pays membres et de l'affirmation des rôles de la Commission et du Parlement européen, un cadre auquel nous n'avons par l'intention de renoncer.
Monsieur le Président,
Je désire terminer mon propos par une citation de Stefan Zweig, un écrivain autrichien raffiné qui, alors que les combats de la première guerre mondiale faisaient rage, écrivait : "Le grand monument à l'unité spirituelle de l'Europe est en ruine, ses ouvriers se sont sauvés. Ses créneaux tiennent encore, son parallélépipède invisible se dresse encore au-dessus du monde troublé, mais sans l'effort commun pour l'entretenir et la poursuivre, elle tombera dans l'oubli."
Ces mots résonnent encore aujourd'hui comme un avertissement. C'est à nous, et à nous seulement, d'y répondre.
Badia Fiesolana, 10/05/2018 (I mandato)
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