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Intervention du Président de la République Sergio Mattarella à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe

Monsieur le Président de l’Assemblée Parlementaire,

Madame la Secrétaire Générale du Conseil de l’Europe,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Ambassadrices et Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux de pouvoir m’adresser à cette Assemblée qui exprime de la manière la plus grande le sentiment des peuples d’Europe.

C’est pour moi une grande satisfaction d’effectuer à Strasbourg-siège de plusieurs institutions européennes- le premier voyage à l’étranger depuis que le Parlement italien et les représentants de ses régions ont voulu me conférer à nouveau la charge de Président de la République italienne.

Je rends hommage au Conseil de l’Europe, à ses institutions, à vous qui êtes l’expression des Parlements de 46 pays membres, représentant 700 millions de citoyennes et de citoyens européens.

Permettez-moi de remercier tout particulièrement le Président Tiny Kox, pour cette occasion qu’il m’offre et me permet, pour ses paroles si aimables ; et merci à vous tous pour votre accueil.

Je salue chaleureusement la Secrétaire Générale Marija Pejčinović Burić, dont je considère la direction dans cette Organisation comme précieuse, comme j’ai eu l’occasion de lui dire lors de notre rencontre de novembre dernier, au Palais du Quirinal, et de lui réaffirmer lors de la rencontre que nous avons eue ce matin.

Le Conseil de l’Europe a toujours eu pour vocation d’être la « Maison Commune Européenne » et il a su la développer au cours des décennies qui ont suivi son institution, comme en témoigne également sa large représentativité actuelle.

Une maison qui, si elle a été le reflet fidèle des divisions et des difficultés qui se sont manifestées entre les différentes communautés nationales, a su être aussi, et surtout, l’expression du courage d’unité de l’Europe, préfigurant souvent ce qui a pu être construit par la suite, sous d’autres aspects et dans d’autres domaines, comme l’Union européenne.

Nombreux sont les objectifs de civilisation atteints par le Conseil de l’Europe. Sur le terrain de l’abolition de la peine de mort, de la lutte contre le racisme, de la liberté d’expression, de la protection de la diversité culturelle, de la protection des droits des enfants, du développement de politiques pour la jeunesse.

En outre, pour paraphraser le meunier de Potsdam, sur notre Continent, on peut dire « il y a un juge à Strasbourg », avec l’activité développée par la CEDH, aboutissement de la Convention européenne des Droits de l’homme, signée à Rome. C’est-à-dire que le Conseil de l’Europe a su renforcer les prérogatives des citoyens, en ajoutant à la protection des différents ordres étatiques celle découlant de l’application de la convention, en cas de violation des droits par les États. Parce qu’il n’y a pas de raison d’État dans le cas de violations des droits de la personne.

Plus libres, plus sûrs, plus cohésifs. Et je pense à la Charte sociale européenne contre les inégalités et les pauvretés, lancée en Italie, à Turin, en 1961.

Ce sont des résultats incomparables de la construction tenace d’une maison commune telle que le Conseil de l’Europe. Progrès pour des centaines de millions de citoyennes et de citoyens européens, fiers de se retrouver de plus en plus dans un même demos.

Le Conseil de l’Europe est l’enfant de cette poussée au multilatéralisme qui caractérisa les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, avec le système des Nations Unies. Une impulsion basée sur une considération élémentaire : la collaboration réduit l’opposition, contrecarre la conflictualité, augmentant les possibilités de règlement positif des différends.

La voie de la réconciliation n’a pas été facile. De même qu’il n’a pas été facile de parvenir au partage d’un héritage commun ; avoir le courage de passer, dans le rapport entre les États, du droit de la force à la force du droit.

Construire une paix durable a été un processus lent et graduel qui a su éviter le risque d’une troisième guerre mondiale, frôlé avec la guerre de Corée et le blocus de Berlin, et a su passer, dans ces années lointaines, en réglementant la situation de l’Autriche sous la clause de neutralité et en surmontant la crise de Cuba.

Autant la guerre a la prétention d’être éclair- et elle ne réussit pas- autant la paix est le fruit du patient et inexorable écoulement de l’esprit et de la pratique de collaboration entre les peuples, de la capacité de passer de l’affrontement et de la course aux armements, au dialogue, au contrôle et à la réduction équilibrée des armes d’agression.

C’est une construction laborieuse, faite de comportements et de choix cohérents et continus, non d’un acte isolé. Le fruit d’une confiance obstinée envers l’humanité et d’un sens des responsabilités à son égard.

Comme nous le rappelait Robert Schuman, « la paix ne pourra être sauvegardée que par des efforts créatifs, proportionnels aux dangers qui la menacent.

Si nous poursuivons des objectifs communs, pour « gagner », il n’est plus nécessaire que quelqu’un d’autre perde. Nous gagnons tous ensemble.

L’exemple a été contagieux, au point de faire de Strasbourg la destination obligée de ceux qui atteignaient la liberté et l’indépendance, pour les renforcer et les consolider. Il en a été ainsi dans plusieurs cas ; mais, bien sûr, pour être ensemble, il faut respecter les règles que l’on s’est données.

La parenthèse de la Grèce après le coup d’État militaire est justifiée pour cette raison.

Des décennies plus tard, les peuples d’Europe centrale, de la Baltique et du Caucase ont pu choisir, à leur tour, d’adhérer au Conseil de l’Europe et, par cette décision, de défendre les droits de l’homme, l’État de droit, le développement de la démocratie.

Comme l’a souligné le Président de la République italienne, Sandro Pertini- intervenant devant cette assemblée il y a exactement 39 ans, le 27 avril 1983- il faut parfois savoir exercer le « courage de la renonciation », lorsque la séparation d’un pays membre du Conseil de l’Europe apparaît nécessaire pour ne pas trahir l’inspiration qui a donné naissance à cette institution.

L’objectif hitlérien qui conduisit à la Seconde Guerre mondiale était de faire de l’Allemagne la puissance dominante avec un rôle dominant sur d’autres peuples et pays.

Ce fut une conception qui impliqua des régimes de nombreuses autres nations- le Royaume d’Italie parmi elles- et qui fut battue par la conscience civile internationale.

Mais le registre de l’histoire nous rappelle que la stabilité et la paix ne sont pas garanties une fois pour toutes : nous en témoignent des événements dramatiques et tristes dans le Balkans, dans le Caucase, dans la mer Noire.

La paix ne s’impose pas automatiquement, par elle-même, mais elle est le fruit de la volonté des hommes.

Nous vivons aujourd’hui, à nouveau, le cauchemar-inattendu parce qu’imprévisible- de la guerre sur notre Continent.

On pratique et on voudrait imposer la régression de l’histoire à l’époque des politiques de puissance, de l’oppression des uns sur les autres, de l’opposition d’un peuple-masqué parfois sous l’expression de l’intérêt national-contre un autre.

L’impérialisme et le néo-colonialisme n’ont plus le droit d’exister au troisième millénaire, quels que soient les apparences derrière lesquelles ils se camouflent.

Ce n’est plus le temps d’une vision de la fin du XIXe siècle, puis stalinienne, qui imagine une hiérarchie entre les nations au profit de la plus forte militairement. Ce n’est plus le temps des pays qui prétendent en dominer d’autres.

L’option a été effectuée depuis longtemps avec le passage des relations internationales de l’extranéité aux aspects juridiques à la civilisation du droit.

Face à une Europe déchirée par la guerre, aucun malentendu, aucune incertitude n’est possible.

La Fédération de Russie, avec l’invasion atroce de l’Ukraine, a choisi de se placer en dehors des règles auxquelles elle avait librement adhéré, en contribuant à les appliquer.

La délibération de cette Assemblée Parlementaire- du Conseil de l’Europe- de prendre acte de la rupture intervenue est cohérente avec les valeurs à la base du Statut de l’organisation, qui indique la voie d’une union plus étroite des aspirations communes des peuples européens.

La responsabilité de la sanction adoptée incombe entièrement au Gouvernement de la Fédération de Russie. Je souhaiterais ajouter ceci : pas sur le peuple russe, dont la culture fait partie du patrimoine européen et que l’on cherche coupable de ne pas tenir compte de ce qui se passe réellement en Ukraine.

On ne peut pas régresser de la tranchée de la défense des droits de l’homme et des peuples.

Ce sont des principes qui ont su s’incarner dans l’histoire de la seconde moitié du XXesiècle et qui, à plus forte raison, doivent se consolider aujourd’hui.

La solidarité ferme et active avec le peuple ukrainien et l’appel au Gouvernement de la Fédération de Russie pour qu’il sache s’arrêter, retirer ses troupes, contribuer à la reconstruction d’une terre qu’il a dévastée, sont la conséquence de ces simples considérations.

À la communauté internationale revient une tâche : obtenir le cessez-le-feu et repartir avec la construction d’un cadre international respectueux et partagé qui conduise à la paix.

Un grand intellectuel, Paul Valery- passé à travers les deux guerres mondiales- appelait les concitoyens européens à prendre conscience de vivre dans un monde « fini ». « Il n’y a plus de terre libre » - écrivait-il- aucun coin du globe n’est plus à découvrir.

Si personne n’est plus étranger à personne, s’interrogeait le Président Pertini, n’est-il pas temps que les hommes apprennent à être en paix avec eux-mêmes ?

Nous pourrions ajouter aujourd’hui : dans un monde de plus en plus interconnecté, dans lequel les distances ont sensiblement diminué, dans lequel chaque personne peut communiquer, et souvent celle-ci communique, en temps réel, avec des interlocuteurs dans toutes les parties du monde, il n’y a pas de place, c’est anachronique de parler de sphères d’influence territoriales.

Le contexte international présente des contradictions, à commencer par la Fédération de Russie elle-même, responsable de la violation de toutes les principales chartes définies au sein des organismes multilatéraux, et qui se trouve paradoxalement à invoquer l’intervention de l’Organisation mondiale du commerce contre les sanctions imposées par la communauté internationale.

Alors que le conflit a encore affaibli le système international de règles partagées- et que le monde, en conséquence, est devenu beaucoup plus incertain- la voie de sortie apparaît, sans crainte de démenti, uniquement la coopération et le recours aux institutions multilatérales.

Semblent arriver à cette conclusion même les pays qui, tout en ayant refusé jusqu’ici de reconnaître la juridiction de la Cour pénale internationale, en invoquent au contraire, aujourd’hui, l’intervention, afin que soient instruits des procès à charge des responsables de crimes, indéniables et horribles, contre l’humanité, tels que ceux dont la Fédération de Russie s’est rendue coupable en Ukraine, reconnaissant ainsi le rôle nécessaire de cette Cour.

SI la voix des Nations Unies est apparue claire dans la dénonciation et la condamnation mais, malheureusement, inefficace sur le terrain, cela signifie que leur action doit être renforcée, non affaiblie.

Cela signifie que des initiatives, comme celle promue par le Liechtenstein et 15 autres pays, pour éviter la paralysie du Conseil de sécurité des Nations Unies doivent être prises au sérieux.

La guerre est un monstre vorace, jamais rassasié. La tentation de multiplier les conflits est dans le contexte de l’aventure belliciste entreprise par Moscou.

La dévastation apportée aux règles de la communauté internationale pourrait propager ses effets si l’on ne parvenait pas à arrêter immédiatement cette dérive. Nous devons éviter le danger d’une multiplication des aventures de guerre, dont l’expérience nous enseigne qu’il serait difficile de contenir les frontières.

Nous devons savoir opposer à tout cela la ferme volonté de la paix.

Autrement, nous en serons bouleversés.

Pour un moment, exerçons-nous- en les empruntant au langage de la prétendue « guerre froide » - à épeler ensemble des mots que nous croyions tombés désormais en désuétude, pour voir s’ils peuvent nous aider à reprendre un chemin, pénible qu’il soit.

Détente : pour arrêter les hostilités.

Répudiation de la guerre : pour revenir au statu quo ante.

Coexistence pacifique, entre les peuples et entre les États.

Démocratie- comme nous l’enseigne le précieux travail de la Commission de Venise du Conseil de l’Europe- comme condition du respect de la dignité de chacun.

Enfin, Helsinki et non Yalta : dialogue, pas de démonstrations de force entre grandes puissances qui doivent comprendre qu’elles sont de moins en moins telles.

Envisager un siège international qui renouvelle les racines de la paix, qui restitue la dignité à un cadre de sécurité et de coopération, à l’exemple de cette Conférence d’Helsinki qui conduisit, en 1975, à un Acte final porteur de développements positifs. Et dont fut la fille l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Il s’agit d’affirmer avec force le refus d’une politique basée sur des sphères d’influence, sur de droits affaiblis pour certains peuples et pays et, au contraire, de proclamer dans l’esprit d’Helsinki, l’égalité des droits, l’égalité pour les peuples et pour les personnes.

Selon une nouvelle architecture des relations internationales, en Europe et dans le monde, partagée, engageante, sans positions préjudiciellement privilégiées.

La sécurité, la paix- c’est la grande leçon de l’après-guerre- ne peut être confiée à des relations bilatérales- Moscou versus Kiiv. D’autant plus si cela se produit entre inégalités, entre grands et petits États.

Garantir la sécurité et la paix relève de la responsabilité de l’ensemble de la communauté internationale. Celle-ci, toute entière, peut et doit être la garante d’une nouvelle paix.

En m’acheminant vers la conclusion, je voudrais souligner que la possibilité de m’adresser à vous personnellement- pouvant ainsi manifester le besoin fondamental de communication directe- est certainement un avantage.

Nous avons vécu une longue période de difficultés à cause de la pandémie, avec des moments dramatiques. Le virus n’a pas encore été éradiqué, mais nous avons appris à le combattre, à en atténuer les effets.

Je voudrais ici rendre hommage à tous ceux qui, au prix de risques personnels, parfois par le sacrifice de leur vie, ont contribué à obtenir les résultats dont nous pouvons aujourd’hui bénéficier.

Je pense en premier lieu au personnel médical et sanitaire, auquel va toute notre reconnaissance, aux chercheurs et aux scientifiques, mais aussi aux nombreux opérateurs, volontaires, professionnels qui à divers titres nous ont aidés à passer cette épreuve.

Une fois de plus, nous avons eu confirmation de la valeur de la coopération internationale. La communauté scientifique internationale a travaillé au-delà des frontières, en échangeant des données, des connaissances, des résultats d’expériences, des avancées de la recherche.

Il ne pouvait y avoir d’appel plus convaincant ; et on espérait que cet exemple de collaboration contre un ennemi commun de l’humanité serait perçu par les gouvernements des États, poussant vers la recherche du dialogue, du partage, de la coopération.

Tout cela ne fait pas oublier que, si nous pouvons aujourd’hui espérer que le pire est désormais derrière nous, c’est grâce au civisme de nos concitoyens, au sens des responsabilités qu’ils ont manifestés, à leur coopération dans les mesures visant à atténuer la propagation du virus et à assurer le succès des campagnes de vaccination. Sans leur contribution, il n’aurait pas été possible de vaincre, outre la Covid-19, le virus pernicieux de la désinformation et de la méfiance à l’égard de la science.

Nos institutions ont montré leur capacité à réagir rapidement, nos sociétés ont fait preuve d’une résilience rassurante.

Je voudrais saluer la contribution du Conseil de l’Europe aux États membres pour que la réponse à la pandémie se fasse dans des domaines respectueux des droits et des libertés fondamentales ; en mettant toujours au centre la personne humaine et son irrépressible dignité.

C’est un aspect à ne jamais prendre pour acquis, un succès européen dont nous pouvons être fiers à juste titre.

Mesdames et Messieurs,

la République italienne a contribué avec conviction à la naissance de cette Organisation, à sa croissance et à sa pleine affirmation, comme point de référence incontournable dans le système multilatéral en défense des valeurs de liberté et d’affirmation des principes de l’État de droit.

C’est une fonction qui continue à se manifester précieuse, à laquelle tous les organes du Conseil de l’Europe, et les États membres, sont appelés à concourir.

C’est ce que nous avons cherché à réaffirmer de manière responsable à l’occasion de cette huitième présidence italienne du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe.

La génération des fondateurs a su édifier sur des tas de décombres matériels, moraux et juridiques, cette communauté multilatérale, en regardant vers l’avenir. Nous sommes sûrs d’avoir fidèlement gardé ce patrimoine ; de l’avoir défendu comme un bien précieux.

Mais si la tâche n’est pas terminée, c’est à nous de répondre aux défis d’aujourd’hui, en développant et en mettant en œuvre les principes.

Meilleurs vœux de bon travail- donc- à nous tous et merci de votre attention

Strasbourg , 27/04/2022 (II mandato)

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